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 Le drame de Maisières a eu le mérite de réveiller les esprits, du moins certains, et de montrer la dure réalité de la société européenne actuelle. Le trépas de la petite Mawda a montré le véritable et hideux visage de la xénophobie ordinaire qui gouverne en Europe et aux Etats-Unis.

 

La vague de migration vers l'Europe qui s'est substantiellement accentuée depuis une décennie a, dès le départ, été considérée comme un péril majeur. À quelques exceptions près, l'arrivée massive de migrants n'a suscité que des rejets sous différentes formes.

 

Cela a débuté juste après la calamiteuse guerre de Libye déclenchée par Sarkozy, Cameron et, dans une moindre mesure, Obama. Une conséquence en a été une vague de migration via l'île italienne de Lampedusa. Le premier ministre de l'époque, l'ineffable Berlusconi, n'a rien trouvé de mieux que de donner un visa européen aux migrants pour qu'ils quittent la Péninsule. Certes, c'était une forme de rejet – nul ne se faisait des illusions quant aux intentions du « Cavaliere » - mais sa décision a eu pour effet d'européaniser le phénomène. Désormais, chaque Etat-membre de l'Union européenne doit prendre ses responsabilités.

 

Une autre guerre menée par ce qu'il est convenu d'appeler « l'Occident », celle de Syrie, a déclenché une nouvelle vague de migrations, cette fois en provenance du Proche Orient. La route empruntée par les migrants passe par la Turquie, les Balkans, l'Europe centrale pour aboutir en Europe occidentale, particulièrement en France, là où les migrants pensent pouvoir atteindre l'Angleterre, mais bloqués, stationnent en ce qu'on appelle la « jungle de Calais » qui est devenue après l'évacuation ordonnée par le gouvernement français, la «nouvelle jungle de Calais », soit dix-huit hectares sans eau ni sanitaires, avec des abris de fortune.

 

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L'ancienne et la nouvelle jungle de Calais sont des lieux indignes d'une démocratie.

 

D'autres réfugiés restent coincés sur les îles grecques de la mer Egée, proches de la côte de Turquie, notamment l'île de Lesbos. La Grèce déjà exsangue suite aux politiques d'austérité imposées par la Troïka européenne, n'a ni les moyens ni non plus la volonté de s'occuper de cette masse de migrants. Des camps ont été installés en Grèce continentale, mais ils ressemblent plus à des camps de prisonniers qu'en des lieux d'accueil dignes de ce nom.

 

La technocratie ne marche pas !

 

L'Union européenne crut résoudre le problème en imposant, comme à son habitude, une solution technocratique : des quotas obligatoires de migrants par Etat-membre en fonction de paramètres chiffrés : population, étendue du territoire, etc. C'était sans tenir compte des sensibilités diverses et des tendances politiques au sein de chaque pays. L'autoritarisme de la Commission européenne n'a pas marché cette fois-ci. Au contraire, l'Europe n'a jamais été aussi divisée depuis qu'a commencé ce qu'on appelle la crise des migrants. Si, au début, l'Allemagne sous l'impulsion d'Angela Merkel a fait preuve d'une certaine ouverture – ouverture dictée aussi par des motifs économiques : l'arrivée d'une main d'œuvre à bon marché – il fallut vite déchanter, car une large part de sa majorité lui a imposé une politique plus ferme, ce qui a considérablement affaibli la chancelière avec des conséquences politiques pour l'ensemble de l'UE. Aussi, Merkel n'a rien trouvé de mieux que de nouer un accord avec Erdogan pour que la Turquie retienne les migrants sur son territoire, moyennant finances. Cela permet ainsi au dictateur turc – il n'y a pas d'autre mot – de faire régulièrement du chantage envers les Européens. Et ceux-ci sont incapables de faire pression sur le président de Turquie pour l'empêcher de violer systématiquement les Droits humains.

 

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Le revirement d'Angela Merkel coûte très cher à l'Europe.

 

En matière de migration et de défense de la démocratie, l'Union européenne est morte.

 

D'autre part, les pays d'Europe centrale, sous l'impulsion de la Hongrie, se sont ligués pour empêcher les migrants de pénétrer et de passer par leurs territoires. Ainsi, l'Union européenne est divisée : une coalition des pays d'Europe centrale dirigés par des gouvernements dits « populistes » constituée de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchéquie, de la Roumanie et de la Bulgarie. En clair, tous les pays de l'ex-empire soviétique auxquels vient se joindre l'Autriche qui, elle aussi, ferme ses frontières. Et l'Italie pourrait suivre assez vite. L'extrême-droite étend son influence en Europe. Ainsi, en matière de migrations et de défense de la démocratie, l'Union européenne est morte.

 

À tout cela, ajoutons la Grande Bretagne qui, elle aussi, ferme ses portes – la plupart des migrants souhaitent cependant aller en Albion, car il n'existe pas de contrôle d'identité et on n'est pas trop regardant sur le travail en noir. Le Brexit, évidemment, n'arrange rien. Aussi, est-il très difficile à l'Union européenne et surtout aux pays limitrophes de la Mer du Nord, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Danemark d'essayer d'assouplir la position britannique en la matière.

 

Et c'est justement l'Angleterre que tentait de joindre la petite Mawda avec son frère et ses parents dans une camionnette de « passeurs » qui empruntait l'autoroute de Wallonie entre Namur et Mons (ou l'E 42, comme on voudra) pour franchir la frontière française.

 

Un cafouillage tragique

 

L'affaire a débuté par une poursuite sur 70 km ( !) effectuée semble-t-il par une quinzaine de voitures de polices (re !). A l'arrivée à Maizières non loin de la frontière française, un policier dégaine et tire sur la camionnette visant les pneus, dit-on, mais la balle atteint le visage de la petite Mawda, une fillette kurde de deux ans qui se trouvait dans la camionnettes avec ses parents et son jeune frère. Il y avait en outre une quinzaine d'autres réfugiés en plus des passeurs. Mawda décéda lors de son transport à l'hôpital.

 

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Mawda, la fillette kurde tuée suite au tir d'un policier

 

Dans un premier communiqué le substitut du Procureur du Roi à la section de Tournai du Parquet de Mons, met hors de cause les policiers. Alors ? Qui a tiré ? Mais, le lendemain, penaud, le Parquet doit se rendre à l'évidence, c'est un policier qui a tiré et abattu Mawda. Ce cafouillage en dit long sur la gêne des autorités en ce drame.

 

Evidemment, cela génère un tollé dans la presse et dans une partie de l'opinion publique.

 

Voici ce qu'en écrit sur son blog Martine Vandemeulebroucke, militante des Droits de l'Homme et ancienne journaliste au « Soir ».

 

Les balles ça va, ça vient...

 

« L'information, c'est qu'une une fillette de deux ans est morte, certes, mais surtout que « les policiers sont hors de cause ». Il y a eu un tir de policiers vers la camionnette où se trouvait la petite fille, bien sûr mais on ne savait pas comment elle était morte. Une balle dans la joue, reconnaîtra le Procureur du Roi de Tournai le lendemain. La joue, c'est la tête. Dire qu'un enfant a été abattu d'une balle dans la tête, c'est un peu « trash » sans doute. Et d'où vient cette balle ? Toujours selon le Parquet, pas nécessairement des policiers qui ont tiré sur la voiture et ses occupants. C'est une « balle perdue », les balles ça va, ça vient. Tiens et si on laissait sous-entendre que les migrants auraient tué la fillette en ripostant, sur eux-mêmes en quelque sorte ? On ose ? Oui. Le Parquet dit ne pas « exclure » que le tir mortel ait été commis par des policiers. Ne pas exclure, c'est laisser sous-entendre que d'autres auraient pu tirer.

 

On continue ? Jeudi soir, la camionnette avait forcé un barrage policier. C'était de la légitime défense, quoi. Finalement, ce n'est pas tout à fait la bonne version des faits. La voiture avait été bloquée sur un parking par un camion et puis des « tirs policiers » sont intervenus. Pourquoi ? Pas de réponse pour le moment. Ce n'est pas fini : jeudi encore, les policiers auraient aperçu des enfants par les fenêtres du véhicule. De quoi se montrer plus prudent donc ? Vous n'y pensez pas ! Les méchants passeurs font ça pour empêcher les gentils policiers d'intervenir. Le JT de RTL a même osé affirmer que les migrants s'étaient servi des enfants comme de boucliers humains. Les migrants sont des terroristes qui sacrifient leurs enfants, c'est bien connu. Vingt-quatre heures plus tard, il apparaît que les vitres étaient teintées de noir rendant impossible l'identification des occupants. Et pour rappel, c'était la nuit comme le note notre Sherlock tournaisien. Donc personne n'a vu personne. On tire et puis on voit. On voit un enfant de deux ans qui a reçu une balle dans le visage mais on ne comprend pas comment il a bien pu mourir.

 

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Martine Vandemeulebroucke est une journaliste connue pour sa rigueur et son profond attachement aux Droits humains.

 

Enfumage judiciaire, médiatique. Enfumage politique ensuite. Pour le ministre de l'Intérieur, Jan Jambon, pas besoin d'enquête. Les coupables, c'est les passeurs. Pour lui, la police n'a commis aucune erreur. Il est fort, Jambon. Les policiers tirent sur les occupants d'une voiture sans qu'il soit avéré qu'il y ait eu légitime défense mais le ministre les disculpe d'office. Alors aujourd'hui certains font la comparaison avec l'affaire Semira Adamu, il y a 20 ans. A l'époque, le ministre de l'Intérieur Louis Tobback avait aussi soutenu ses policiers avant d'être contraint de démissionner. Jambon doit-il faire de même ? Pour le moment, c'est encore de l'enfumage de rapprocher les deux événements car l'enquête n'est pas terminée. Peut-être, les policiers ignoraient-ils qu'ils poursuivaient des migrants ? Peut-être ont-ils été juste emportés par l'excitation de la chasse, toutes sirènes hurlantes ? Le problème, c'est que l'on puisse soupçonner, que s'ils savaient la voiture occupée par 30 migrants, ils auraient agi de la même manière. Avec cette légitimité que donnent les propos habituellement hostiles aux migrants de leur ministre de tutelle. Le problème, c'est que si l'enquête devait déterminer la responsabilité de policiers dans le meurtre d'un enfant, on est quasi certain que cette responsabilité sera d'emblée rejetée par le ministre sur les migrants et les passeurs. Le problème, c'est que l'on sait que dans ce gouvernement, on ne démissionne pas même quand on livre des réfugiés soudanais à ceux qui les torturent. Porter atteinte aux droits fondamentaux des migrants n'est pas considéré comme une faute politique. Au contraire, ce serait même un trophée électoral. Et sur ce point au moins, les choses sont malheureusement très claires. »

 

« Vous nous parlez des droits humains. Mais vous tirez sur des bébés ! »

 

Le journal en ligne « Mediapart » rapporte les propos des Kurdes réfugiés à Grande-Synthe :

 

« Dans un recoin du gymnase de Grande-Synthe, près de Dunkerque, un cercle silencieux se forme autour d'Ako, jeudi 17 mai au matin. Cet exilé aux yeux rougis est au téléphone avec un ami, hébergé lui aussi dans ce bâtiment municipal jusqu'à la veille, avec sa femme et ses deux enfants. Plus de 400 migrants, presque tous des Kurdes d'Irak, logent sur ce site, dont 150 dans des tentes en extérieur. On entend son interlocuteur hurler de douleur : « J'ai tout perdu. Mon bébé. Ils ont tué mon bébé. » Assise à ses côtés, l'épouse d'Ako plonge son visage dans un mouchoir. Personne ne sait trop quoi dire pour calmer la détresse de l'homme au bout du fil.

 

Ce père s'appelle Shamdine. Il parle depuis une prison en Belgique, il a dissimulé son portable dans la couche d'un bébé, d'après les exilés. L'homme s'est fait arrêter dans la nuit, vers 2 heures du matin. Cinq heures plus tôt, il était parti avec sa famille, son épouse et ses deux enfants en Belgique pour monter clandestinement à bord de camions de marchandises allant jusqu'en Grande-Bretagne. Des passeurs étaient venus les récupérer en mini-van à Grande-Synthe, à une vingtaine de kilomètres de la frontière belge, avec une trentaine d'autres migrants. »
(...)
« Quand la police belge a tenté de le contrôler, le convoi de migrants a filé dans la nuit, sur la route E42 reliant Namur et Maisières. Au total, quinze véhicules de police les ont pris en chasse dans cette course-poursuite mortelle pour la fille de Shamdine. L'enfant « s'appelait Mawda », selon les Kurdes de Grande-Synthe. Âgée de 2 ans, elle est morte dans l'ambulance.

 

Selon des médias belges, la petite aurait été brandie à l'extérieur de la camionnette, peut-être par un passeur, pour dissuader les policiers, une version non confirmée officiellement. « Les réseaux kurdes sont dangereux car capables de prendre l'autoroute en sens inverse, de percuter des véhicules pour s'enfuir, de rouler comme des fous, constate une source policière française. Nous le savons et ne faisons pas de courses-poursuites sur les routes avec des camionnettes de passeurs en France, trop dangereux. »

 

L'exilé kurde Ako, lui, s'emporte : « On est venus ici pour trouver la sécurité. Vous nous parlez des droits humains. Mais vous tirez sur des bébés. » Il exhibe sur l'écran de son téléphone des images de la fillette. Le regard espiègle, elle pose sa main sur sa bouche. Sur une autre, on voit cette enfant aux cheveux de jais dans un manège avec son grand-frère de 4 ans. « Elle a reçu une balle dans la joue », glisse Ako, le ton dur, en mimant un impact transperçant son visage. »

 

L'affaire est claire ! Il s'agit d'une tragique « bavure » couverte par les plus hautes autorités du pays, alors que dans des tragédies similaires impliquant les forces de l'ordre, le ministre de l'Intérieur a démissionné. Il n'en est pas question en ce qui concerne Jambon et Francken, les deux piliers de la NV-A au sein du gouvernement Michel. On dirait, à la limite, qu'ils sont bien contents qu'on ait tiré sur ces réfugiés !

 

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Théo Francken, secrétaire d'Etat à l'immigration et Jan Jambon, ministre de l'Intérieur, les deux piliers NV-A su gouvernement Michel

 

D'ailleurs, pourquoi s'en priveraient-ils ?

 

Cette tragédie a en effet mis en lumière l'état politique catastrophique dans laquelle se trouve la Belgique. Un gouvernement divisé entre une droite honteuse représentée par le Premier ministre libéral francophone (MR) Charles Michel qui a reçu avec une maladresse et une indécence indigne, les parents endeuillés de Mawda, uniquement pour la « com », dans le vain espoir de calmer une opinion publique et une droite dure et arrogante dont un des leaders, le président de la NV-A Bart De Wever, n'hésite pas à insulter les parents en les déclarant responsables de la mort de leur enfant, suivi par le ministre NV-A de l'Intérieur, Jan Jambon et le secrétaire d'Etat aussi NV-A à l'immigration, Théo Francken, tous deux ne cachant pas leur xénophobie et leur haine de l'Autre.

 

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Charles Michel recevant les parents de Mawda

 

L'éditorialiste de la très catholique « Libre Belgique » a beau évoquer « l'honneur perdu de Bart De Wever ». Il faut bien constater qu'à l'exception de quelques centaines de militantes et militants qui se sont rassemblés devant le Palais de Justice pour exprimer leur indignation, la majeure partie de l'opinion publique approuve en l'espèce l'attitude du gouvernement et des autorités judiciaires.

 

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Bart De Wever, le bourgmestre d'Anvers, président de la NV-A : ses propos odieux sont bien calculés.

 

Gagner le trophée électoral !

 

Effectivement, ne nous faisons guère d'illusions sur l'état de l'opinion publique. En cette occurrence, elle se rallie de manière honteuse sans doute, aux thèses les plus radicales. C'est évident : les Jambon et Francken feront un tabac aussi bien du côté francophone que flamand lors des prochaines élections qui seront sans doute plus proches que prévu tant les tensions sont grandes au sein de la coalition de droite en cette affaire, comme en d'autres d'ailleurs. La NV-A, tentée de décrocher l'attelage Michel – Jambon – Peeters – De Croo, ne gâchera sans doute pas cette chance de se renforcer pour être incontournable dans un futur gouvernement, en gagnant son « trophée électoral » comme l'écrit Martine Vandemeulevroucke.

 

Il suffit d'ailleurs de voir ce qu'il se passe ailleurs. En Italie, notamment.

 

L'Europe des Lumières s'éloigne.

 

En attendant, que deviendront les parents de Mawda ? On peut craindre qu'il y ait d'autres Mawda à l'avenir. L'Europe des Lumières s'éloigne.

 

Cette année marque le 70e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Si on veut le fêter avec dignité, il y a pas mal de boulot !

 

Pierre Verhas

 

Source: http://uranopole.over-blog.com/2018/05/de-la-xenophobie-ordinaire.html